samedi 3 mars 2012

FAIS PAS TON CINÉMA

Chronique ciné : « Les chiens de garde »

Triste constat ! Il fut un temps où les chiens  aboyaient quand passait la Caravane. Finie, cette époque où la roulotte de leurs maîtres excitait la révolte de la gent canine. Aujourd’hui, le Cador monte dans la Caravane. Il se précipite pour lécher les bottes de son maître et faire le beau,  saliver pour recevoir son sucre.

Le documentaire de Gilles Balbastre et Yannick Kergoat qu’ils ont intitulé, par référence à deux titres de bouquins signés, l’un par  Paul Nizan, « les chiens de garde «  (1932) et l’autre par  Serge Halimi (1997), « les Nouveaux chiens de garde »,  raconte les mésaventures de ces journalistes empressés de satisfaire aux caprices de leur patron. Une série de tableaux instructifs nous fait participer, heureusement en tant que simples spectateurs, aux turpitudes de cette secte arrogante et puissante, composée de journaleux, d’économistes de bazar, de politiciens et financiers véreux (pléonasme) et de capitaines d’industrie à « l’intelligence économique » sur développée.

Quand on voit Arnaud Lagardère, rigolard, flatter la croupe d’Elkabach chez Drucker, comment ne pas penser à cette société du spectacle dont parlait Debord ? Un spectacle qui ne fait pas rire, car nous faisons lourdement les frais de la mise en scène. Bien sûr les pitreries d’Alain Duhamel s’égosillant à démontrer que la presse, les médias comme on dit, sont libres pour la lumineuse raison que plus de cent « chaines » (de télé) au lieu de deux seules du temps du Général,  rendent plus « libre » le téléspectateur de disposer d’informations diverses et concurrentes  et de mieux se faire son opinion, on peut rire. Mais le tragique c’est que ce personnage, comme ses complices, martèle chaque jour, sur tous ces fameux « médias », le discours du maitre ? Le chien Duhamel est bien au chaud dans la caravane.

Autre constat : depuis qu’il est à l’abri dans les palais dorés de ses protecteurs, le chien de garde devient hargneux et prêt à mordre celui qui ne plie pas l’échine. Ainsi voit-on  le journaliste Pujadas sur France 2 s’adresser à un délégué syndical d’une entreprise menacée de fermeture, pour l’inviter fermement à faire cesser les « violences » dont les patrons seraient victimes. De même voit-on le « porte flingue » Calvi, sur une autre chaine, se mettre en colère contre un jeune invité issu du monde des banlieues qui refusait de condamner la révolte de ses compatriotes. Le chien ne chante plus contre la caravane. Promu chien de garde, il mord ceux qui chercheraient noise à son patron.

Mais je ne vais pas tout vous raconter. A vous d’aller voir le film et de juger.

Ce qu’on peut cependant souligner, c’est que cette pertinente critique des journalistes repose sur leur attachement sans faille au monde des pouvoirs en place. Cette soumission, cette servilité du dogue ou du caniche bien dressé, non seulement en fait des porte voix, voire des porte flingues de leurs supérieurs, mais fait qu’ils s’enrôlent volontairement dans les milices politico patronales, et, ce faisant, en multiplient la force. Leur engagement dans le camp des « Dominants », dirait Bourdieu, en fait des ennemis de la justice d’autant plus pervers qu’ils déploient tout leur arsenal de décervelage et d’abêtissement de la Société.
 
Le combat pour recréer un monde journalistique honnête qui semble être proposé dans ce film, ne peut pas se limiter aux médias. Il est, sans aucun doute, étroitement lié à la bataille globale contre l’organisation capitaliste du Monde. Et, si l’on regarde le moment présent, celui de la propagande sinistre pour la fête  de la « Souveraineté Populaire » du mois de mai 2012, le rôle de ces chiens de garde est particulièrement néfaste. Car leur pitance est en jeu. Il faut conduire la foule habilement décervelée par leurs soins, à l’abattoir votatoire. Il leur faut un chef. Sinon, qui garder, quoi manger ? Alors, ils battent le tambour. Allez choisir, comme nous, un maître, ancien ou nouveau, peu importe. Pour nous, la gamelle est toujours fournie. Quant à vous, Peuple souverain, contentez-vous des restes. Et surtout, n’incommodez pas, par vos criailleries, ceux qui, généreusement nous offrent pitance. De toutes façons, ne vous faites pas de mouron. Comme dit l’autre, si les élections devaient changer quoi que ce soit, il y a fort longtemps qu’elles seraient interdites. Nos candidats, anciens ou futurs précepteurs, sont tous d’accord pour faire du bon Capitalisme. Dur ou mou, mais « Capital ». Vous avez vu en Grèce, cet automne. Quant les politiques, ces « strawmen »(1), comme dirait Bourdieu, ont voulu interroger le populo par référendum, avec risque de mordiller les mollets du Capital, on les a fait rentrer dans leurs tanières, ces révoltés hellènes qui aujourd’hui crèvent de faim. Rassurez-vous. Nous n’aurons pas à parler de « Chaos », comme Libé, à l’époque. Rien ne changera. Nous n’écrirons pas, comme notre collègue, chien de garde au journal « Le   Monde » : « …imagine-t-on un peuple accepter unanimement une purge aussi violente » et nous ne dirons pas que chez les peuples mécontents l’exercice de la souveraineté populaire est la pire des choses. (2))


ENVOI:

A peine de renoncer à être, à être soi, à être homme, à être journaliste, il faut faire face. Celui qui vit et donc  se révolte, dit Camus, est celui qui se retourne se dresse et fait face. C’est bien dans ce face à face avec ce qui l’entoure, ce d’où il sort, la Société, que l’individu se construit. C’est dans ce milieu ou il baigne qu’il développe sa propre capacité d’agir, exerce sa volonté personnelle, prend la mesure de sa force, exerce son esprit critique. C’est dans ce face à face, ce va et vient permanent qu’il apprendra à maîtriser les outils nécessaires à la compréhension de la Société qu’il affronte et de son propre rôle dans les conflits qui agitent ce monde. Et, pour celui qui se refuse à n’être qu’un chien de garde, l’appropriation de son métier de journaliste.

AZ  Mars 2012

(1) hommes de paille
(2) voir «  www.lesnouveauxchiens de garde.com










jeudi 26 janvier 2012

BOURDIEU 10 ans déja


PIERRE BOURDIEU… 10 Ans déjà…


En janvier 2002 disparaissait le sociologue »de combat », Pierre Bourdieu. Le bilan de cette décadente décade est lourd .  Depuis ces dix années, «…eh oui Gaston, ça n’a pas tellement changé. On peut même dire que ça a empiré, oui les « peineux » sont plus peineux qu’avant, quant aux rupins, c’est pire que le chiendent, ça r’poussse tout l’temps », comme le chantait, s’adressant au chansonnier des années 1900, Gaston Couté, notre ami Jean Claude Mérillon.

A Radio libertaire,  le 1er mars 2001, nous recevions Pierre Bourdieu dans l’émission « Chronique Hebdo » consacrée depuis des années à l’actualité au travers d’une analyse anarchiste. Ce sociologue qui savait « ouvrir sa gueule » n’avait pas que des amis, sauf peut être ceux  dont on demande à être « protégés », selon la formule bien connue « protégez-moi de mes amis, mes ennemis je m’en charge ». Parmi ces personnages le directeur de la revue « Esprit » le traitait de « singe savant, chef d’une voyoucratie intellectuelle ». Le directeur des « Temps Modernes » le baptisait le « Cardinal Ratzinger de la Science ».  Comparer Pierre Bourdieu à un « préfet pour la doctrine de la Foi », nouvelle appellation du chef de l’Inquisition au Vatican, témoignait de la décomposition d’une célèbre revue créée en son temps par Sartre.
Quant à nous, valeureux guerriers de la pédagogie anarchiste, il nous  fallait sauter sur l’occase !  Un délégué de la Papauté, un Cardinal chez les anars, c’était le scoop de la nouvelle année.  Quant à ces insulteurs, maintenant que leur Cardinal a disparu, ils sont bien capables de se repentir. On sait que de nos jours la « repentance » est « tendance ». S’absoudre soi même de ses errements ou ses crimes est plus simple que de demander leur appréciation aux victimes. Pour Spinoza, la pratique de la repentance n’était que le redoublement de la faute.

Pierre Bourdieu, lui, n’avait rien d’un fou de dieu, d’un cardinal : il avait toute sa raison. Son combat multiforme s’inscrivait dans une vaste perspective. Dessiller les yeux et les oreilles, désenfumer les cerveaux, stimuler les luttes des dominés en braquant le projecteur sur les armes des dominants. L’arme de la résignation religieuse ou doctrinale de la soumission à un « petit père des peuples », l’art de les enfermer dans la fatalité d’un état de fait interdisant tous les possibles. 

Raisons d’agir.

C’est dans ce contexte qu’était née en 1996 « Raisons d’Agir ». Collection éditoriale c’était surtout un programme de pédagogie active, de production d’ouvrages de critique sociale dans une langue la plus simple possible, accessible à tout un chacun. C’était en même temps un stimulant pour l’action, mais une action  élaborée à partir d’une ou plusieurs idées et fondée sur la raison. Il ne s’agit pas de faire de l’activisme, d’agir pour agir. On retrouve ici l’un des fondements de la philosophie et de l’entreprise anarchistes . Comme il le souligne lui même « On a trop identifié l’action à une espèce de précipitation. On se jette dans l’action, on réfléchit après. Je pense qu’il est important d’avoir des raisons élaborées, réfléchies, construites »  Au moment où nous l’invitions dans notre émission « Chronique Hebdo », Pierre Bourdieu venait de publier sur ce modèle :
Contre-feux 2.
Pour un mouvement social européen. Il présentait ainsi son propos : « L’analyse systématique du nouvel ordre économique mondial, des mécanismes qui le régissent et des politiques qui l’orientent, introduit à une vision profondément nouvelle de l’action politique ; seul le mouvement social européen qu’elle appelle serait en effet capable de s’opposer aux forces économiques qui dominent aujourd’hui le monde. »
Nous avions invité déjà certains auteurs qui avaient publié dans « Raisons d’agir ».On avait déjà reçu Serge Halimi et Loïc Wacquant, l’un nous parlant des médias, ces  « nouveaux chiens de garde » et l’autre de ces « prisons de la misère », ces cachots de la société concentrationnaire étatsunienne où la prison devient en fait le substitut au chômage ou à la précarité et où on fait des affaires sur la construction de prisons. Avaient fait l’objet de nos analyses deux autres ouvrages, l’un de Frédéric Lordon, « Fonds de pension, Pièges à cons » et de Laurent Cordonnier, « Pas de pitié pour les gueux ».

Mais avant d’entrer dans le vif du sujet, nous étions curieux de savoir ce qui avait poussé notre éminent invité à accepter de venir causer dans le poste à Radio Libertaire.
alors qu’apparemment les médias officiels ne l’attirent plus.

Un auditoire de qualité, une « cible » privilégiée

Les auditeurs de notre émission sur Radio Libertaire ne vont pas se moucher du coude. Pour notre invité qui considère les médias de révérence comme « repoussants »(a) et qui
 refuse systématiquement les interventions à la télévision et à la radio c’est par plaisir, par solidarité et par sympathie qu’il a répondu favorablement  à notre invitation. C’est aussi pour parler de son livre à des auditeurs qui sont, selon lui, parmi les destinataires privilégiés de ce livre. Et il précise : ce sont des gens dont j’aimerais bien être entendu. D’une part, parce que je pense que c’est parmi eux que ce que je dis a le plus de chance d’être compris et c’est aussi parmi eux qu’on peut trouver des gens capables de se mobiliser de cette manière nouvelle, c’est-à-dire de manière non encadrante. Et il est de fait que l’esprit hiérarchique de soumission à un chef, le comportement de troupier font partie de ce que combattent en permanence les anarchistes, sauf peut être les « apprentis » qui n’ont pas encore réussi à se défaire de leur « habitus ».

L’aspect caché de la domination

A travers le vocable « habitus », notre interlocuteur développe l’idée que, sans le savoir, sans en être conscient, nous acceptons sans le moindre doute, sans oser la contester ou la critiquer, un discours, une interprétation de la réalité comme « allant de soi », comme étant indiscutable ou fatal, comme une évidence universelle. Ce faisant nous acceptons la plus perverse des formes de la domination puisqu’elle semble ne pas toucher la réalité de l’exploitation économique et sociale du pouvoir capitaliste. La théâtralisation, la sacralisation du pouvoir formate notre inconscient ; Dans notre entretien Bourdieu évoque la satisfaction, la fierté inconsciente du dominé lorsqu’il est convié à la table du dominant, qu’il s’agisse d’un patron d’entreprise, d’un ministre ou d’un président de la république. Il nous rappelle cette photo, figurant dans son ouvrage « La Distinction », où l’on voit le chef de la CGT de l’époque, Georges Séguy assis à la même table que Giscard d’Estaing, l’air satisfait, fier comme Artaban, « dans ses petits souliers », écrivait Bourdieu. Et il précisait : je pense qu’il y a des habitus de classe, les gens ont la manière d’être de leur formation …. les compromissions, les soumissions ou les trahisons ne sont pas nécessairement conscientes et cyniques ; c’est bien pire…

Une autre forme de la manière, en perpétuelle évolution, dont les dominants fabriquent des miroirs aux alouettes pour piéger les dominés est la fausse réforme censée donner satisfaction à ceux qui critiquent les mécanismes de la domination, par exemple ceux de la reproduction des élites dirigeantes. L’exemple évoqué ici est celui de l’initiative du directeur de Sciences Po (qui a lu « Les Héritiers », proposant de faire entrer dans son établissement quelques jeunes de banlieues, sans qu’ils aient à passer un concours.

Parmi les acteurs ou les relais de ces techniques perverses de manipulation Bourdieu n’oublie pas la police et la justice chargées de défendre un ordre établi injuste non plus que ces fameux chiens de garde : … Si la police et la justice sont le bras visible de cette répression symbolique, la tête souvent c’est le corps des intellectuels journalistes, ces gens qui font semblant de penser… Ces gens-là passent leur temps à faire du travail de police symbolique, du maintien de l’ordre symbolique, de reproduction de l’ordre moral ; ils ont pris la place des curés.

L’Europe
C’était le sujet phare ; le livre de Bourdieu, prétexte à notre entretien s’intitulait « Pour un mouvement social européen ». Cette pauvre Europe, déjà malade à l’époque, béquillarde depuis sa naissance puisqu’elle était le rejeton prédestiné au malheur d’un  banquier formaté aux Etats Unis, un certain Jean Monnet et d’un aspirant à la prêtrise reconverti dans la politique d’inspiration vichyste et chrétienne, un nommé Robert Schumann. On a vu depuis que cette Europe de la banque et du conservatisme ne se préoccupait guère de justice sociale. L’Europe des marchés, du profit, du commerce , indifférente au sort des peuples, destructrice des services publics de la santé, de l’éducation, du transport ignore toute morale. Elle ne peut qu’être en permanence « en crise », comme le proclament avec cynisme se dominants. Le socle de cette construction européenne est donc le commerce. Voici l’avis d’un géographe anarchiste de la fin du 19 ème siècle, Élysée Reclus sur ce qu’est le commerce : Il commence par être honni : ce fut une honte de trafiquer, et maintenant c’est la gloire par excellence….
… le principe du commerce étant par sa nature même, égoïste, personnel, insoucieux de tout intérêt étranger,…il en résulte que, de nos jours encore, l’opinion publique et les lois officielles respectent le malheureux qui cherche dans le crime, dans l’avilissement systématique d’autrui, les
éléments de sa fortune…
 Courageusement, en 2001, notre invité cherchait déjà des remèdes. Il imaginait une utopie réaliste consistant à faire renaitre le jumeau mort né, relancer d’une relation entre les peuples d’Europe fondée sur la justice sociale. Même pour un cardinal l’entreprise était surhumaine. Et il faut dire que, sur ce sujet, la controverse fut courtoise mais vive. En effet pour notre sociologue l’Europe est un leurre, l’Europe fonctionne comme un leurre, comme un masque mais en même temps, il insiste sur le fait qu’il faut “plutôt lutter pour la transformation démocratique d’institutions anti-démocratiques, qu’il vaut mieux radicaliser, et non pas annuler, le projet européen, qu’il faut remplacer la Commission, parce qu’elle serait anti-démocratique, par un exécutif responsable devant un parlement, etc., élu au suffrage universel”. Alors ces trois affirmations, apparaissent comme timidement  réformistes, par rapport à ce que serait un masque ou un leurre. Certes Bourdieu reconnaît que l’Europe cache de plus en plus mal le fait qu’elle n’est qu’une sorte d’appendice associé par des accords de libre-échange avec les Etats-Unis, mais il pense nécessaire de se donner , dans le combat du mouvement social, un objectif européen et non pas national. Le combat contre chaque gouvernement national ne serait qu’une mystification car dit il, les gouvernants sont asservis aux puissances économiques et propagandistes : en fait  ce sont des gouvernements fantoches. Les gens qu’on voit à la télé, Chirac, etc. sont des “Strawmen”, des hommes de paille. Mais il croit qu’il existe encore dans certains pays d’Europe des syndicats combatifs et qu’on peut concevoir une nouvelle forme de mobilisation capable de sauver ce qu’il y a encore d’intéressant en Europe : un certain syndicalisme, etc. C’est peut-être naïf mais il faut bien donner un objectif... Sinon quoi faire ?  De même croit il sérieusement qu’un gouvernement européen, remplaçant la Commission européenne et élu au suffrage universel pourrait changer la donne ? Une telle proposition apparaît e contradiction avec l’affirmation que le combat du mouvement social européen pourrait se fonder sur “des mouvements actuels (2001)  qui ont des traits communs, proches en cela de la tradition libertaire ; ils sont attachés à des formes d’organisation d’inspiration autogestionnaire, caractérisées par la légèreté de l’appareil et permettant aux agents de se réapproprier leur rôle de sujets actifs”.

Élire ?

Encore un sujet passionnant et d’actualité à quelques semaines de la convocation du Synode présidentiel. Et, déjà en 2001, pour nous, anarchistes, on ne voyait pas en quoi un suffrage universel, dans des conditions dans lesquelles en effet les acteurs qui ne sont plus des acteurs mais qui sont devenus au fond de simples individus vidés de toute leur capacité de jugement, pourrait avoir quelque influence sur ce qu’il faut bien appeler, 50 ans d’une Europe absolument désastreuse ; on ne peut pas remettre des rustines ou des bouts de ficelle. Bourdieu reconnaît que le mouvement dont il souhaite définir l’organisation est très anti-centraliste, très vigilant en ce qui concerne toutes les formes de concentration du pouvoir, toutes les formes de délégation. Alors, à ce propos, vous avez évoqué tout à l’heure la tradition libertaire. Bourdieu nous cite un livre qui s’appelle “Choses dites” et il précise :  « Il y a un chapitre qui s’appelle “La délégation” où je décris - ce qui n’a jamais été fait sérieusement, ça je dis bien, ni par Proudhon ni par tous les gens que vous pouvez invoquez..., le mécanisme de délégation et je fais un modèle tout à fait général - et ça ce serait très bien pour ni Dieu ni maître - le modèle du prêtre. Je dis que le modèle de base de la délégation, c’est toujours le prêtre, qui pense pour vous et qui dit - c’est la formule de Robespierre, la plus monstrueuse de l’histoire : “Je suis le peuple”. Le délégué est celui qui usurpe… » et j’analyse ce mécanisme.
Alors, qu’un cardinal aille plus loin que le père de l’Anarchie dans sa critique de la délégation de pouvoir nous laissa pantois. La délégation une monstruosité, le représentant du peuple un usurpateur, la votation du fétichisme, nous ne pouvions qu’applaudir des deux mains.

La Science.

Dans la construction de l’organisation de ce futur mouvement social européen, Bourdieu veut donner leur place aux « chercheurs ». Et il souligne les difficultés rencontrées par les sociologues dans leurs recherches. Frein des pouvoirs publics, refus de financement, contreparties exigés du chercheur s’il veut obtenir ce qui lui est nécessaire pour sa tache. Ainsi certains sociologues son critiqués lorsqu’ils ont accepté, contre leurs propres conceptions, certaines de ces « contreparties. Bourdieu s’élève contre cet ostracisme. Ce phénomène n’est pas propre aux chercheurs, aux sociologues. Il touche même des mouvements qui se disent progressistes voire anarchistes. Et il illustre par son propos cette dérive , cette forme de délation : « …il y a une faiblesse, c’est la mise à l’index. On dit - c’est un peu la première question - “Ah! Bourdieu, il a signé, etc.”. Ça c’est con. Ce n’est pas seulement salaud, c’est con parce que ça affaiblit, ça n’a pas de sens. Il faut faire très attention à la dénonciation rapide, superficielle. Il y a eu des époques où on guillotinait. Mais il convient de ne pas sacraliser la science. Elle peut être sans morale. t Bourdieu est d’accord : ... « Il ne s’agit pas de prendre les chercheurs tels quels, d’y voir comme au XIXème siècle, au nom de l’illusion de l’éducation - le mouvement social sanctifiait Pasteur ; Pasteur était devenu une sorte de Dieu... Il faut se méfier des savants, se méfier de la science mais on le fait mieux si on a des savants avec soi… »  Ceci dit il existe un autre écueil, celui de l’ostracisme à l’égard de l’ « intellectuel » souvent teinté de populisme , d’ouvriérisme, de repli sur sa caste, sa classe sociale. Bourdieu se bat contre ce phénomène et n’hésite pas à pratiquer ce « sport de combat » qu’est la sociologie. Il nous dit entre autres : « … Max Weber... il a une expression qui est un peu “vache”, il parle d’intellectuels prolétaroïdes. Ça je pense c’est une catégorie très très dangereuse. Dans l’histoire de l’humanité... Lénine était un intellectuel prolétaroïde... Ce sont des gens très dangereux, qui ont des comptes à régler avec le monde intellectuel... Saint-Just que j’évoquais tout à l’heure... Ils ont des comptes à régler dans leur univers... Ça englobe des artistes, des écrivains ratés... »

Pour finir.

Revenant sur le sujet principal de cet entretien, Bourdieu reconnaît qu’il reste beaucoup à faire pour élaborer ce projet de « Mouvement social européen ». Il conclut :
Oui. La partie critique de mon projet est plus développée que la partie constructive. Une autre raison est que - c’est à la fois une conviction profonde politique  et en même temps un constat scientifique - on ne peut plus bâtir des mouvements sociaux sur les modèles anciens. Ces mouvements anciens ne peuvent servir qu’au maintien de l’ordre. Donc il faut inventer tout à fait autre chose mais pas simplement des idées. Les gens croient qu’il faut inventer des idées... Il faut inventer des modes d’organisations dans lesquelles s’inventent les idées. Ça c’est peut-être l’idée la plus importante de ce bouquin, que je rabâche tout le temps. Je dis : “Il n’y a plus de Maîtres à penser, je ne suis pas Maître à penser. Je me sers de ma connaissance du monde social pour dire : “La première invention est organisationnelle”.
Et on ne dira pas aussitôt Internet !... »

Oui mais alors-là, objectons nous, attention à ne pas créer un nouveau parti, une nouvelle bureaucratie...

Pierre Bourdieu :
Non pas du tout. Ce qui me paraît utile, c’est de tenter de rassembler et d’organiser des forces qui se cherchent, inventer des modes d’organisation qui facilitent de nouvelles idées.

L’équipe de « Chronique Hebdo »  janvier 2012

(a) voir l’article de Pierre Rimbert « A cent contre un » dans Le Monde Diplomatique de janvier 2012
(1) paru dans le numéro 1240 du monde libertaire(12 18 avril 2001)
(2) malheureusement notre cardinal tira sa révérence quelques mois plus tard




Zone de texte:  ANNEXES

1.     Après la bataille

Après cet entretien nous bûmes au café du coin au nom prédestiné “A la bonne franquette...” un « rouge – cassis » autrement dénommé un « cardinal » ou encore un « communard ». Nous transmîmes par la suite le « verbatim » de notre conversation, lui demandant son approbation et ses corrections éventuelles. (1) Nous ajoutâmes ce commentaire :
“Bonne voie, bon début pour obtenir votre brevet d’Humanisme, avons-nous solennellement déclaré à une table de bistrot à notre Cardinal, impatient de connaître, les effets de son show libertaire...”
“Mais, avons-nous ajouté, devant son air de contentement un peu accentué, il restera quelques épreuves pour les semaines à venir. Vous nous apporterez votre texte (“Choses Dites”) sur la “délégation de pouvoir” dont, dites-vous, le modèle de base est “le prêtre”.
On évoquera aussi vos conceptions sur l’Individu, sur l’Etat. C’est bien le moins pour un brevet d’Humanisme.
... Au prochain exercice sur Radio Libertaire...(2)
En réponse à nos insolences, il nous a remercié avec simplicité pour le plaisir éprouvé (et  bien sur partagé) au cours de notre rencontre.     Archibald Zurvan 7 janvier 2012

(a) voir l’article de Pierre Rimbert « A cent contre un » dans Le Monde Diplomatique de janvier 2012
(1) paru dans le numéro 1240 du monde libertaire(12 18 avril 2001)
(2) malheureusement notre cardinal tira sa révérence quelques mois plus tard


2.  Après sa disparition

Alors, Pierrot ! Tu t’es fait la malle... Scandale ! Notre collégien a joué les filles de l’air. Il a abandonné, sans tambours ni trompettes, son séminaire sur l’Anarchie. Il l’avait entrepris en mars 2001, sur Radio libertaire. Et pourtant, nous avions formé de grands espoirs sur ce collégien doué.(1)
A mille lieux des petits marquis, tels les patrons des revues Esprit ou les Temps modernes, maîtres, ès « bassesse et perfidie » (2), Pierre Bourdieu que nous rencontrions pour la première et la seule fois, était un « honnête homme ».
En retraçant, après lui en avoir soumis le brouillon, les principaux points de notre dialogue radiophonique, nous écrivions :  Mis à l’index par le « Sacré Collège » des « dominants » de la communication (celle du vide de la pensée),  un peu comme un sous-préfet qui s’en va-t-aux champs, boire un bol d’air frais, Bourdieu est venu par plaisir rompre des lances avec les anars...
« Nous aimons bien les moutons noirs, ceux qui “ ouvrent leur gueule ” (3) surtout quand la contradiction, la controverse est fructueuse. « Enfin nous avions l’outrecuidance de nous estimer aptes à délivrer ou non
à notre impétrant de pèlerin son brevet d’humanisme. Nous étions curieux de savoir si, cinq cents ans après la création du Collège de France à l’initiative de Guillaume Budé, humaniste généreux, helléniste et savant, ami d’Erasme et de Rabelais, le même esprit pouvait encore souffler sur quelques-uns de ces collégiens du troisième millénaire... »
Ce premier exercice avait été positif. Ces « partielles » avaient porté sur le dernier ouvrage des éditions Raison d’agir, et intitulé Contrefeux n° 2, pour un mouvement social européen. Il s’en était si honorablement tiré, que nous avions de sérieux espoirs pour la suite. Nous l’avions encouragé. « Bon début pour obtenir votre brevet d’humanisme, avons-nous solennellement
déclaré à “ La Bonne Franquette ”, à notre cardinal (4), impatient de connaître, devant un communard (rouge-cassis), les effets de son show libertaire. »
« Mais, avons nous ajouté, devant son air de contentement un peu accentué, il restera quelques épreuves pour les semaines à venir... Au prochain..
exercice sur RL. » Nous avions déjà proposé le second volet de l’exercice qui aurait notamment été consacré à ses conceptions de l’Etat, de la relation « individu-société », et à son ouvrage Méditations pascaliennes.
Pierrot, tu n’est pas sérieux. On n’abandonne pas ainsi au milieu du gué. Toi qui savais fort bien démystifier, désacraliser, démonter les idées reçues ! Toi qui combattait avec fougue la pensée (?) binaire, le tout ou rien, la logique totalitaire du tout ou rien, du « 0 » ou « 1 » mais pas les deux mélangés ! Toi qui, devant un auditoire de « dominés », savais, sans rhétorique absconse, faire front et trouver les mots pour combattre l’anti-intellectualisme primaire et obliger à réfléchir. (5)
Tu vas nous dire que la Camarde est sans morale, sans justice, sans respect, pour les hommes et leur vertu. D’accord. Nous avons à continuer sans toi, à nous battre contre ceux qui vont tenter de t’enterrer, toi et ta pensée, une deuxième fois sous les fleurs. Salut Pierrot !
Archibald Zurvan  Javier 2002

(1). Le Monde Libertaire, n° 1240 du 5 avril 2001.
(2). Le Monde du 31 janvier 2002 : Article de Jacques Bouveresse, « Pierre
Bourdieu, celui qui dérangeait ».
(3). Le Monde du 3 décembre 1999, « La tradition d’ouvrir sa gueule ».
(4). Le Monde du 18 septembre 1998, article dans lequel Bourdieu est traité
de « cardinal Ratzinger de la Science ».
(5). La Sociologie est un sport de combat, Film de Pierre Carles.







  

mercredi 25 janvier 2012

UN DOUX ANARCHISTE

UN DOUX ANARCHISTE
C’est ainsi qu’Ursula, la compagne de Boris Vian l’appelait. Elle précisait : « Il voulait combattre avec les armes de l’intellect, non la kalachnikov, je l’appelais le doux anarchiste. (…) Je pense comme Boris que l’important c’est le non conformisme. On peut inventer une autre vie par une lutte de tous les jours ». « Doux » ne veut pas dire inactif ; Savoir ce qu’on fait avant de le faire. L’idée doit précéder l’action et y retourner, disait Proudhon, critiquant les révolutionnaires de 1848, qui s’étaient lancés dans la bataille sans « Idée ». On peut dire que Boris en a eu des idées, mais à lui. Il n’était pas de ceux qui ne peuvent supporter qu’on leur dicte une forme de pensée, aussi libre soit-elle ».

C’est un  historien grec, Thucydide qui disait : « Il faut choisir, se reposer ou être libre ». BORIS a choisi. Pendant les quelques 20 années de sa vie entre 1940 (il a 20 ans) et sa mort en 1959, il se jeta à corps perdu dans le courant exalté d’une vie qu’il savait être courte. Ce faisant il est l’image même de l’homme libre. L’éclat fulgurant de cette liberté et de cet appétit de vivre nous illumine encore aujourd’hui.

CRÉER ou OBÉIR.   Mais l’éclat fulgurant de cette liberté d’agir ne pouvait se manifester dans le travail servile. Se débarrasser d’une  corvée, ce n’est pas agir au sens d’une volonté personnelle qui s’exprime. Il écrit : » « Le Paradoxe du travail, c’est que l’on travaille, en fin de compte, que pour le supprimer ». C’est dans un texte resté inachevé qu’il traite de ce « paradoxe » ; Il donna à son écrit le titre pompeux de « Traité de Civisme » et, à son habitude, se moquant de cette appellation professorale et étatique, il compléta par des titres mieux accordés à sa « liberté » : "Traité d'économie orbitale" ; "Traité d'économique heureuse" ; "Traité de morale mathématique". C’est dans le chapitre « Paradoxe du Travail » de ce traité qu’on trouve cette phrase condamnant la relation maitre - esclave : « Le travail de l’ouvrier n’est pas la réalité du créateur, il est un acte transitoire. Quant à moi je ne pourrai pas respirer ni dormir tranquille tant que je saurai qu’il y a aux papeteries de la Seine des décrasseurs de chaudières arabes dont la vie ne vaut pas celle d’un bœuf ». Cette relation de domination et de vol que constitue le contrat salarial enserrant et dégradant les facultés créatrices de l’individu conduit Boris à s’écrier : « Le travail est probablement ce qu'il y a sur cette terre de plus bas et de plus ignoble. Il n'est pas possible de regarder un travailleur sans maudire ce qui a fait que cet homme travaille, alors qu'il pourrait nager, dormir dans l'herbe ou simplement lire ou faire l'amour avec sa femme. »
Et il explicite cette vision d’un monde si éloigné de la justice et dont la transformation pourrait permettre l’épanouissement personnel de l’individu devenu libre créateur. En effet ce ne sont pas seulement les formes insupportables de l’oppression patronale qui sont en cause, mais aussi la totalité des modes de vie et des relations dans la Société. « Le but est d'amener dans le temps le plus bref le niveau de vie de l'ensemble des groupes humains au minimum vital idéal. Etant entendu qu'en aucun cas, en aucun lieu, on ne doive régresser au point de vue des heures de travail. Le but ultime étant naturellement la suppression totale ou tout au moins presque totale du caractère obligatoire du travail au profit des activités créatrices de l'esprit ou du corps, et, en fin de compte, de la liberté individuelle. Ce qui est parfaitement possible… »

MOI, BORIS ?  Eh bien, moi j’ai eu de la chance. Né dans une famille riche jusqu’à la banqueroute financière de la « Crise de 1929 » (A l’époque les boursicoteurs, les financiers ruinés se jetaient du haut des gratte-ciel de New York, aujourd’hui ils jettent les peuples dans la misère), j’ai pu faire des études dites supérieures. Je suis entré à « Centrale » comme simple « bizuth ». J’en ai même torché un poème. Tiens ! le voilà :
BIZUTH (1)
Et ce fut le concours pour une grande école
La ruée contenue de mille bons crétins
Vers deux cents places ; se lever dans les matins
Lourds d’orages latents, et le cœur qui s’affole…

La verrière immense, houleuse casserole
Où cuisent des cerveaux nageant dans leurs destins,
Les froncements de fronts, les appels clandestins,
Les départs en clamant une suite de Rolle (2)…

Enfin le mois d’attente inquiète et de leurre
Qui durera dix ans mais n’a duré qu’une heure,
L’oral étant espéré, piteux, solennel,

L’incompréhension des copains sans entrailles,
Le bon cœur de bourreaux barbus à l’œil cruel,
Et le jour du triomphe où croulent les murailles. (3)

 A 22 ans, ingénieur sorti de « Centrale », branché « mathématique et Mécanique », il m’a fallu bosser. Mon papa écrivit une lettre polie sollicitant pour moi un emploi auprès de l’AFNOR (Association Française de Normalisation). Et me voilà préparateur de normes pour la verrerie (les goulots de bouteilles doivent avoir la même dimension). Mais les temps n’étaient pas à la « compétitivité suicidaire ». Entre deux morceaux de trompette au bureau, j’élaborais consciencieusement un superbe projet de « Norme des Injures ». Il s’agissait, pour moi, aux antipodes de la « Normalité » de montrer jusqu’à quel degré de stupidité peut aller l’autorité réglementaire. L’article 1 du projet précise : « Objet de la Norme : La présente norme a pour objet de définir diverses gammes d’injures pouvant être expectorées facilement par un Français moyen en colère et utilisable dans la plupart des circonstances usuelles de l’existence ». La suite comporte un tableau détaillé des catégories d’Injuriés (4 catégories selon le sexe, male, femelle, ecclésiastique, 3ème sexe) ainsi que des précisions telles que : « Si l’injurié est bègue il est recommandé de redoubler légèrement la première syllabe de chaque injure »
J’entreprenais en même temps la rédaction de mon roman « Vercoquin et le Plancton » dont les personnages, pour certains, étaient mes supérieurs hiérarchiques. On était en pleine occupation « pétaino germanique ». Et puis quatre ans plus tard, ce fut la déferlante libératoire anglo américaine et ses cigarettes, son whisky, ses petites pépées et surtout le jazz « Nouvelle Orléans ». Puisque le bel Hexagone était libéré, qu’attendais-je pour me libérer du turbin afnorien ? Je jetais mes chaînes par-dessus bord. Fini le train-train quotidien, le bureau poussiéreux et les manches de lustrine : « Les gens sans imagination ont besoin que les autres mènent une vie régulière ». Ils allaient voir ! 

UNE VIE « Irrégulière ».
Si par « irrégulière » on entend l’extrême variété  et l’originalité féconde des activités de Boris Vian, le qualificatif est approprié. Dans les caves du quartier latin, sa frénésie ne se relâche pas. Il fonce… « sans tambour (mais avec) trompette ». A peine sorti, au petit matin, du « Lorientais », le club de jazz de Claude Luter, au pied de la Montagne Ste Geneviève, qu’il prend sa plume « libre » pour se lancer dans le roman noir à l’américaine. Bien que signé du nom très english de « Vernon Sullivan », ce « J’irai cracher sur vos tombes », fait s’étrangler de rage la « bonne » société confite en gaullisme galonné. La censure « républicaine » sévit. Comment pouvait-elle supporter cette atteinte perfide à l’honneur de nos « sauveurs » anglo-saxons. Ecrit dans le style américain du roman noir et paru, par défi, aux Editions du « Scorpion », il dénonce les mœurs de la société et de la jeunesse américaine, sur un fond épouvantable de racisme. Le sexe dans le livre, plus que la violence, lui est farouchement reproché. Lorsque Boris finit par revendiquer en être l’auteur, il signe sa condamnation sans le savoir. Il est définitivement écarté de la Littérature. La censure va jusqu’à l’interdire et tout cela, paradoxalement, contribuera à l’énorme succès du livre.

DES GÈNES de la MUSIQUE ET de l’ÉCRIT
On peut parler, en effet, de ses dons naturels, de sa fibre musicale et de la légèreté de sa plume.Il avait un père poète et une maman concertiste pianiste. La musique était dans ses gènes, la poésie itou. Il choisit la trompette et lorsqu’il fut à bout de souffle, la guitare harpe. C’était, pour Boris et ses nombreux amis des années 50, l’irrésistible et fanfaronne passion pour le jazz, avec ses clans fanatiques du « traditionnel » ou du « moderne » : le « Hot Club de France » et le classique « new orleans » de « Panassié » contre le «be bop » de « Delaunay  ». Il réussit plus tard à convaincre Miles Davis de composer la musique du film de Louis Malle « Ascenseur pour l’échafaud ».

Ses « dispositions naturelles », son génie le conduisirent sur tous les chemins de la créativité individuelle, de l’Art et de « sa destination sociale », comme aurait dit Proudhon. En effet, toutes ses créations contiennent, drôles ou tristes, une étonnante analyse critique de la Société. Ses chansons en sont l’exemple parfait. Composée en 1956, La complainte du Progrès est une critique très drôle de la société de consommation et ses dérives. En guise de déclaration d’amour « Gudule » reçoit de son soupirant une batterie d’appareils ménagers. C’est le démarrage de la Société de consommation à la modernité vulgaire et déshumanisée. Et, si une brouille survient, la pauvre Gudule se verra privée de son « atomixeur, de son pistolet à gaufres, de sa tourniquette pour faire la vinaigrette ». Le « Déserteur », lui, est composé en 1954, l’année du Waterloo de l’armée française en Indochine, à Dien Bien Phu, et aux prémisses de la guerre d’Algérie. Il est une émouvante et impitoyable démolition de la Guerre, de l’Armée qui est la triste dégradation d’une Société qui tolère le meurtre systématique.
Cette chanson fut interdite par la censure d’État. Boris commentait ironiquement : « On reproche à ma chanson d'être anti-militariste. Je n'en sais rien et d'ailleurs je ne le crois pas. Je ne sais qu'une chose, c'est qu'elle est violemment « procivile».
 Dans la même veine anti militaro étatiste pleine d’humour, il fait disparaître tous les Chefs d’État dans la cabane de son oncle qui vient de mettre au point et de faire de façon faussement maladroite exploser une bombe atomique. C’est la « Java des Bombes atomiques ». La même année (1954) prenait la mer le premier sous-marin atomique, et démarrait en URSS la première centrale nucléaire. En 1955, il écrit « Le Petit Commerce », satire féroce et ironique des marchands d’armes. Leur commerce a si bien marché qu’ils ont détruit la planète. Et son éventuelle reconstruction sera un nouveau vol, une nouvelle exploitation du travail salarié. Boris écrit : « La guerre est la forme la plus raffinée et la plus dégradante du travail puisque l'on y travaille à rendre nécessaires de nouveaux travaux. » Dans son « Traité de Civisme », cité plus haut, Boris est très explicite sur la nécessité de se débarrasser de la gent militaire et de ses acolytes. « L'histoire, qui n'est pas cette collection stupide de faits militaires masquant depuis des siècles la signification réelle de l'évolution de l'intelligence, est là pour le dire ; l'histoire qui évolue dans le sens de la vie, tandis que le militaire n'est qu'une des formes de la mort, forme pathologique dont on se débarrassera moins facilement que du cancer mais dont on peut se débarrasser… »


UN JOUR SANS FIN

La liste de ses activités comme celle de ses amis est longue comme un jour sans pain. Il tint même une chronique dans la très sérieuse et « existentialiste » revue de Sartre et Merleau- Ponty intitulée « Les Temps Modernes ». Il la baptisa « Chronique du Menteur ». Ses textes tranchent par leur sujet et leur ton avec le reste de la revue. Y dominent les mensonges, bien sûr, les contre-vérités, les raisonnements absurdes et les informations loufoques, telle cette annonce : « Rappelons qu’Édith Piaf, autrefois la Môme Piaf, vient de se faire anoblir par le pape, moyennant l’enregistrement de « Minuit – Chrétien » avec Alix Combelle au ténor, et se nomme maintenant baronne Piaffe » ou bien encore ce raisonnement sur ce qu’il pourrait arriver s’il tuait Marcel Cachin (dirigeant du parti communiste de l’époque): « Je me ferais traiter de salaud de fasciste. [...] Pourtant, ça n’est pas vrai, je ne suis pas un fasciste, je suis juste un peu réactionnaire, inscrit au PC et à la CGT, je lis Le Peuple et le fais lire à mes amis. » Vian n’hésite pas à s’en prendre à la revue elle-même et à ses collaborateurs : « Pour leur montrer ma bonne foi, je tuerai Merleau-Ponty aussi (c’est lui le gérant, mais personne ne s’en doute). C’est un capitaliste et il prend trop de pages dans cette revue, je n’aime pas les égoïstes. En fait, si l’on veut écrire n’importe quoi dans Les Temps modernes, on ne peut pas. Il faut du sérieux, du qui porte. De l’article de fond, du resucée, du concentré, du revendicatif, du dénonciateur d’abus, de l’anti-tyrannique, du libre, du dégagé de tout. [...] Citoyens ! Assez de baratin ! ». Cela ne pouvait durer. Boris arrêta de mentir et s’enfuit de la célèbre revue de « l’agité du bocal ».

Dans cette course ininterrompue, ces « vies parallèles » comme l’écrit un de ses biographes (4), parallèles mais avec un même fil conducteur, Boris ne pouvait manquer de se servir du théâtre. Deux pièces illustrent particulièrement sa vision du Monde : « Les Bâtisseurs d’Empire » et « Le Goûter des Généraux ». Deux brillantes démonstrations de critique sociale. Les commentateurs ne se sont pas trompés : on y trouve, au travers d’une langue cocasse et cruelle, la représentation de l’oppression. Dans la France de 1957, en pleine guerre d’Algérie, on ne peut s’empêcher de voir dans un des personnages des « Bâtisseurs d’Empire » un travailleur immigré. Elle est, selon d’autres spectateurs, un reflet symbolique de la fracture sociale ; elle montre comment la société pousse les individus qui en sont exclus au plus bas de l’échelle économique et sociale.

Dans « Le Goûter des généraux », c’est encore une fois la guerre qui se montre dans toute sa splendeur maléfique. Pendant que le Général « De la Pétardière » organise chez sa maman des goûters avec ses petits camarades, les politiciens au pouvoir, le président du Conseil et sa clique décident, pour masquer leurs échecs et leur médiocrité, de déclarer une guerre contre un adversaire à trouver pourvu qu’il soit le plus faible. Il s’agit, pour ces soudards de la démagogie et de la cruauté, de remédier à une crise économique, bref, une guerre pour retrouver l’équilibre économique. On se croirait en 2011, hélas, mais pas au théâtre !
Cette apostrophe aux médiocres de la politique n’épargnait pas pour autant les laquais du journalisme ou les professeurs de « Foi ». Boris écrivait : « La presse française fait preuve d'une partialité révoltante et ne traite jamais que les mêmes sujets : les hommes politiques et les autres criminels. » Et encore : « La foi soulève des montagnes mais les laisse joyeusement retomber sur la tête de ceux qui ne l'ont pas. »

ANARCHISTE ou PATAPHYSICIEN

Si Alfred Jarry avait vécu du temps de Boris, il l’aurait, sans hésiter, choisi parmi les membres du Collège de pataphysique, cette honorable confrérie de la « Gidouille Verte ».
Vian prétendait « être venu à la pataphysique vers l’âge de huit neuf ans ». Il avait lu une pièce de théâtre dont une réplique pouvait permettre d’ « initier tout le monde à la pataphysique » et qui était : «  Je m’applique volontiers à penser aux choses auxquelles je pense que les autres ne penseront pas" ». En 1959, l’année de sa mort, Boris Vian disait : « les pataphysiciens mettent sur le même plan le réel et l’imaginaire… un des principes fondamentaux de la pate physique est l’Équivalence… »  Cette équivalence, n’est-elle pas cet équilibre, cette égalité, cette balance dont parle Proudhon pour définir de « justes » relations entre les hommes ? Si le réel est le support de notre analyse critique, l’imaginaire est à la fois le déferlement dans l’inconnu ou dans le rêve, mais également la concentration de la pensée vers un « idéal », un nouveau réel plus juste.
AZ et Inana Décembre 2011

 (1) un bisuth, est un étudiant débutant.
(2) Rolle : mathématicien créateur du théorème baptisé « Suite de Rolle ».
(3) Extrait du recueil de Cent Sonnets.
(4) Noël Arnaud, Livre de poche, Les vies parallèles de Boris Vian.
Une Exposition Boris Vian s’est tenue jusqu’au 15 janvier 2012 à la BNF, Galerie François 1er.

vendredi 18 novembre 2011

PROUDHON et L'ANARCHIE




PROUDHON ET L’ANARCHIE

«… Car si Proudhon est anarchiste, selon sa célèbre parole de 1840, il est aussi « ami de l’ordre » (philosophie du progrès.74)… » (1)

La Société Pierre Joseph Proudhon organisait, ce samedi 5 novembre 2011, son « Colloque international annuel ». Selon le président de la Société Proudhon, s’exprimant devant une quarantaine d’auditeurs, 3 rue Cabanis à Paris 14ème, c’était la première fois depuis la naissance de la Société que le nom de Proudhon était associé à celui d’Anarchie dans le titre de l’un de ses nombreux colloques. Il s’en étonnait, la Société Proudhon étant née en Mai 1982, il y a donc trente ans.
Trente ans sans que le père de l’Anarchie n’entende résonner ce mot autrement que dans les diverses et savantes analyses des nombreux conférenciers qui, pendant ces multiples colloques annuels, disséquèrent la pensée, la philosophie des mœurs de Pierre Joseph.

Enfin vint le jour tant attendu ou « l’Anarchie » fut au frontispice, accolée à son patronyme.  Malgré sa modestie bien cachée et ses doutes sur la vitesse à laquelle se construirait son idéal, il sourit aux anges de l’immanence.
Lui qui refusait d’être le chef d’un parti pour éviter de se voir entouré de « croyants » perclus de « confiance » et qui traitait les « proudhoniens » d’imbéciles s’aperçut qu’il pouvait y avoir quelques universitaires qui tentaient d’approcher, avec plus ou moins de succès, la cohérence et l’actualité de son propos.
L’exposé, notamment, dans lequel fut souligné le lien indissociable entre son « Idéal et son pragmatisme » lui plut. Qui d’autre, parmi ses contemporains, avait argumenté l’ineptie et la dangerosité des solutions utopistes communautaristes et des adeptes d’un système – clé en mains – (Marx), prêt à prendre la place, table rase en étant faite, de la « féodalité économique et financière ». A l’inverse, il fallait s’attaquer au réel, en décrire les éléments négatifs et positifs et imaginer, sans attendre un improbable « grand soir », des formes nouvelles d’organisation économique et sociale. L’idéal de l’Anarchie est contenu dans le concret et l’actualité de ses propositions de nouvelles formes de l’échange économique et de la relation sociale. Ce concret, c’est le « contrat » (foedus) qui remplace l’autorité de la loi et qui se traduit par l’égalité et la réciprocité dans l’échange des produits et services (mutuellisme) ainsi que dans toutes les autres relations sociales «(fédéralisme). La confrontation avec les structures et l’idéologie capitaliste sera dure. Dans ce combat il importera de ne pas se défaire de l’idéal, de l’arme de la liberté dans la justice : l’Anarchie.
s
Une autre contribution toucha sa corde sensible. Toute sa vie, il avait voulu combattre la misère ouvrière, l’injustice, l’iniquité que constitue le salariat, ce contrat « léonin ». L’exposé sur l’influence que ses idées eurent sur le mouvement ouvrier de la seconde partie du 19ème siècle, et en particulier sur le syndicalisme révolutionnaire, le réjouit. Enfin, les classes ouvrières se défiaient de la camarilla politique. Sauraient-elles aller jusqu’au bout et ranger aux oubliettes cette caste arrogante, ces députés dont il fut et qui, pour lui, n’étaient qu’un simple « fait ».  Le « droit » dont ils se paraient était tout bonnement le droit de la « force ». Seront-ils capables, ces syndiqués qui semblent l’avoir compris, d’entraîner, à l’occasion d’élections, la majorité des déshérités dans une abstention massive, et mettre ainsi ces prétendus « représentants » du peuple « hors la loi » ? (2)

D’autres propos, au cours de cette journée qui lui était consacrée, le laissèrent de marbre. Ainsi s’assoupit-il quand il entendit prétendre qu’il avait mis en parallèle deux formes d’Anarchie, l’une négative, l’autre positive. Le fait qu’il ait, à l’occasion, utilisé le mot anarchie pour désigner le désordre, reprenant l’injure gouvernementale utilisée dans la langue populaire, signifierait qu’il élabora une théorie, un système, une morale fondés sur le désordre : « L’Anarchie négative ». Si désordre il y a, il résulte de l’oppression des pouvoirs et suscite révoltes et manifestations.

 C’est justement contre ce désordre, ce chaos économique et social, fer de lance du capitalisme, que Proudhon a bâti sa philosophie des mœurs, son Anarchie. De même, énoncer que « bien qu’anarchiste, il aime l’ordre » ou encore qu’après une période d’anarchie négative, il en serait venu à l’anarchie positive sont des non-sens. Conceptualiser une « anarchie négative », c’est faire de Proudhon (avant sa repentance) un adepte de la loi de la jungle, d’une liberté sans morale, l’assimilant ainsi au capitaliste ou au « libertarien ». 
Mais chacun pourra se faire une opinion sur le contenu des 7 contributions qui alimentèrent cette si intéressante réunion de la Société Proudhon que l’assemblée générale annuelle ne put se tenir. En effet les « actes du colloque 2011 paraîtront dans les mois qui viennent et peut être en mai 2012, puisque seront fêtés les trente ans de notre association.

Archibald Zurvan.
Membre de la Société Proudhon depuis 1990.

(1) Dictionnaire Proudhon P. 322 . Editions « ADEN » 44 rue Antoine Bréard  1060 Bruxelles.  Remarquons cet "aussi"qui laisse entendre l'existence de deux conceptions opposées de l'Anarchie! Une "coquille", sans doute...
 (2) A noter que le jeudi 10 novembre 2011 s'est tenue à Besançon une « Journée Electorale » de France Inter. Cette radio organise en effet dans 12 villes des réunions et débats en direct. A Besançon est invité, pour la préparation de la Foire du Trône (La présidentielle 2012), le député socialiste Moscovici, ancien porte étendard de Strauss Khan et désormais « harangueur » d’Hollande.  Dommage que Pierre Joseph soit absent.

















jeudi 10 novembre 2011

LA FOIRE DU TRONE


DIVERTISSEMENT ET PRIERE : LES ARMES DE LA « DEMOCRATIE »

Pendant ces mois d’été et d’automne 2011, les évènements nous aurons confirmé que la « Démocratie » avait, outre l’armée et la police, plusieurs cordes à son arc.  Ou plus précisément, ceux qui, en son nom,  prétendent avoir ou obtenir l’usage de la « souveraineté populaire », savent mettre en scène un spectacle « primaire » tout autant que délivrer, par les bombes, un peuple, d’une dictatoriale servitude, afin de lui permettre de se soumettre à la loi des « serviteurs » d’Allah. 


UNE VRAIE FÊTE « DEMOCRATIQUE »

Quel succès digne de Merlin l’enchanteur  que cette « foire primaire » socialiste, ce second épisode de La Foire du Trône  ! (1)
Trois mois durant des marionnettistes émérites se sont déployés « social démocratiquement » sur toutes les scènes de l’hexagone. Ils étaient six polichinelles à tenter d’éblouir le public. Avides de nouveaux jeux, de « talk shows », de parades de majorettes politiques, les médias se sont régalés. Les six saltimbanques ont su déployer leur talent. Leur pantomime fut sans faille, sachant habilement lier le geste à la parole. Ceux qui craignaient une belle empoignade furent déçus. Et pourtant,  la troupe des comédiens n’était pas soudée. La compétition pour le « trône » laissait présager un léger affaiblissement de la solidarité des chantres du socialisme multiforme. Il n’en fut rien. Mise à part quelques accents mis sur la mollesse, la « normalité », le charisme de certains batteurs d’estrade, la course au podium fut sans dérapage. Il est vrai que les spectateurs participant à ce jeu, à cette loterie sans gagnant parmi eux, furent à la hauteur. Deux ou trois millions de fidèles choisirent avec recueillement et fébrilité cachée leur aspirant au trône.

UN CHOIX POUR UN  DIVIN DEMOCRATE

Mais qui est-il donc, ce prétendant au trône élyséen qui enthousiasma la cohorte de religieux, fervents adeptes d’une souveraineté populaire déléguée à un grand (ou petit) prêtre ? Un écrivain tchèque, qui portraitura le « Brave soldat Chweïk » et créa, au moins en imagination, un parti politique « cohérent » et conscient de ses responsabilités à l’égard des masses, définissait ainsi l’ambition de ce parti de progrès social et de son chef : « Le Parti pour une réforme modérée dans les limites de la loi ». Tout est contenu dans l’appellation ! Et il est vrai que, sans avoir l’envergure du « Hollandais Volant » (2), le hollandais de Corrèze est à la bonne hauteur. Il soulignait  le 15 juin 2011 (Le Monde), au début de la « Foire »,  la nécessité d’ « avoir confiance dans la démocratie sociale ». Il précisait que cette « démocratie sociale » ne devait pas être considérée par la gauche comme son apanage, la droite s’y entendant tout aussi bien. Mais, ajoutait-il, «  l’Etat doit rester le garant de la cohésion nationale et de l’ordre public… » … « d’autant que souvent c’est la loi qui protège, et la liberté  des acteurs qui menace ».  En matière de « liberté d’expression », Hollande a inscrit dans son programme un projet de loi interdisant de nier, sous peine de prison, une vérité historique, le massacre du peuple arménien par les turcs. Ainsi, Il se fait fort d’imiter son collègue communiste Gayssot qui fit voter la loi liberticide punissant ceux qui nieraient l’existence des massacres des juifs par les nazis. Comme si la bêtise ou le mensonge méritaient la prison. Dans la même veine, le chanoine du Latran disait à un universitaire « populaire » que la liberté, c’était la « transgression »(3). La « modération dans les limites de la loi » est le signe rassurant de la « normalité » de l’aspirant au pouvoir. Et puis, il dispose de plusieurs « réservoirs d’idées ». Ce sont les fameux « Think Tank » qui, comme les « primaires », nous viennent tout droit des Etats Unis. Ils s’appellent « Terra Nova », « Les Gracques » (4) et sont composés de « penseurs » modérément réformistes venus de la Banque (Rothschild), du Conseil d’Etat, de l’Académie, des cabinets de Ministères (Rocard). En bref, une brochette bien décidée à aider notre modeste prétendant à accéder à la royauté démocratique. Ils lui feront endosser cette fameuse « tunique de Nessus » (5), ce cadeau dont on ne se débarrasse pas et qui aide à mener son peuple sur « le chemin du salut » (sic) grâce à l’augmentation de la TVA, la réduction du budget des collectivités locales, la baisse des salaires des fonctionnaires et l’amputation des dépenses sociales. (Le Monde  septembre 2011). Déjà, à leurs débuts, un des « Gracques », un certain Matthieu Pigasse (6) avait déclaré : « il est temps que le PS fasse sa mue idéologique et accepte l’économie de marché ».(3bis)

ALORS !...ON VOTE ?… démocratiquement

Eh bien voilà,  la fête de l’été est terminée. Ce fut  un beau foirail où s’exposèrent de solides bêtes de scène. Le marché était organisé  par un parti exsangue, incapable de mettre au point, lui-même, un projet « cohérent », un parti désemparé devant la cavalcade de ses petits chefs se bousculant au portillon pour endosser le maillot d’outsider dans la course au tabouret élyséen.  Au point que, ne sachant à quel saint se vouer, il implora la vile multitude de vouloir bien choisir à sa place. Le feuilleton était parfait. Cependant quelques mauvais esprits trouvèrent la faille. C’était un parti se reniant  aussi bien sur la question de la personnalisation du pouvoir, recette anti-républicaine, que sur celle de la concentration de l’autorité sans frein entre les mains d’un individu. Dans ces conditions peut-on dire que le suffrage universel, le vote, la remise, par délégation, d’un pouvoir absolu entre les mains d’un homme, si « normal » qu’il se trouve, ait un sens ?

Tant qu’il s’agissait d’une compétition entre acteurs de comédie politicienne, l’« Homo festivus », comme disait l’écrivain Philippe Muray, pouvait s’en donner à cœur joie. Choisir un cheval de course, un guignol de télé, c’était un pari spectacle sans grande conséquence. Plus déraisonnable serait de poursuivre ce qui n’était qu’un jeu sans grande portée, en allant choisir un « Président ». Mais la raison a-t-elle encore cours dans ce qui, d’une dérisoire mais festive réunion de parieurs, se transforme, par le bulletin de vote, en un pèlerinage de « fidèles » qui, religieusement, se donnent un maitre ?

Par cette interrogation, « Alors, On vote ? », il n’est pas question, ici, de dicter une conduite, de faire preuve de ce que Camus appelait l’ « Autorité d’entrainement ». C’est précisément  parce que les tenants du pouvoir politique ou financier nous font croire que notre pouvoir d’individu, notre importance, et donc notre devoir est de voter, c’est-à-dire de confier notre volonté, nos besoins, nos espoirs à des « spécialistes » plus capables que nous, et à qui nous devons faire confiance, qu’il appartient à chacun de nous de choisir ce qu’il a à faire, c’est à dire d’accepter ou non d’être marqué comme inapte à intervenir directement dans les affaires de la cité. Le geste qui s’attache à ce choix, et qui, pour les futurs élus, fait notre gloire et notre puissance, n’est pas seulement  un renoncement  mais un encouragement à ce que se perpétue l’injustice sociale.
Il est vrai que, lorsqu’on parle de « confiance », on entre dans le domaine de la foi, du sacré. Proudhon, répondant négativement à ses amis l’invitant à créer un parti proudhonien, expliquait qu’il ne voulait pas des fidèles lui faisant « confiance », s’abandonnant ainsi sans prise de position personnelle et raisonnée à une sorte de « croyance » en un homme ou un parti. A l’adepte de la confiance, source d’un éventuel renoncement voire d’un aveuglement, il opposait celui qui « pense », qui essaie de juger, de critiquer, de se faire une opinion personnelle. Croire ou penser, il faut choisir.

AU CROYANT EN UN DIEU DEMOCRATIQUE

A vrai dire, entreprendre de faire raisonner un adepte d’une quelconque religion, adorateur de Jésus, d’Allah, de Jéhovah ou de quelque gourou d’une secte, d’un parti ayant pignon sur terre ou dans les cieux, est pure forfanterie. Quelle outrecuidance, quelle démesure pleine d’orgueil que de vouloir convertir à la « pensée », à la raison, à la critique, celui qui est l’heureuse et consentante proie d’un dogme, d’un absolu, d’un « père éternel » ! Mais, comme diraient Charles le téméraire ou Guillaume 1er d’Orange, « il n’est pas nécessaire d’espérer pour entreprendre, ni de réussir pour persévérer ». Alors, entreprenons !

Le sociologue, Pierre Bourdieu, parlant du vote et donc de la délégation de pouvoir, considérait cette opération comme du « fétichisme politique ». Un croyant peut-il accepter sans sourciller ce culte des idoles, cette sorte d’idolâtrie condamnée par sa propre religion ? Comble de turpitude, le fétiche n’est pas une divinité céleste ou terrestre, mais un simple membre du troupeau humain. A quel titre, par conséquent, cette « idole », recevant par délégation le pouvoir qu’un individu lui confie, en l’invitant à l’exercer sous son contrôle et en son nom, pourrait-elle s’arroger impunément le droit de retourner ce pouvoir, qui ne lui appartient pas, contre le véritable détenteur ? Un tel abus, une telle escroquerie, ne sont-ils pas considérés comme « péché » par les Eglises ? Il n’est point que le lettré qui s’étonne de telles pratiques. Un simple lecteur ( Le Monde 4 octobre) écrit : « … ce que nous subissons aujourd’hui est le résultat des actions de nos élus et donc indirectement de notre vote…  nous pouvons toujours nous indigner et reporter la faute sur les autres, mais regardons nous dans la glace, le responsable, c’est nous… ». Cessons donc de pécher. Ne redoublons pas la faute, par une simple repentance. Il n’est pas utile de faire, dans l’actualité, la liste des manquements à la vertu des détenteurs de ce pouvoir qui était le nôtre avant la fatale décision de nous en dessaisir. Qu’ils soient assis confortablement sur le trône de notre monarchie républicaine ou simples laquais stipendiés des Institutions, le pouvoir que nous leur avons abandonné les a plongés  dans le stupre et la plus ignoble perversion. Alors, arrêtons de les avilir plus longtemps en nous avilissant nous-mêmes. De ceux qui font commerce de l’idéal de justice sociale, Charles Péguy disait : « L'idéal, c'est quand on peut mourir pour ses idées, la politique c'est quand on peut en vivre. » Quant à Hannah Arendt, elle complétait : « Les Républiques meurent du rire et du mépris des peuples pour leurs dirigeants ». Alors ne succombons pas à la tentation de fabriquer, en allant aux urnes, de nouveaux pantins méprisables et délivrons nous de ce mal. Même nos évêques, se disent « cruellement consternés » par le climat produit par les « affaires » (Le Monde octobre 2011).

AUX HOMMES ET FEMMES « » LIBRES »

Il n’est pas facile de se « débarrasser du Sacré », disait Stirner. Ceux ou celles qui ont réussi, même provisoirement, dans cette tâche sont, en principe, plus perméables à la raison, à une argumentation fondée sur le réel. Les faits sont têtus. Sauf à pratiquer la politique de l’autruche, à se plonger la tête dans le sable ou dans le ciel, la réalité de tous les jours nous touche de plein fouet. Notre vie au quotidien est conditionnée par le fonctionnement de la Société où nous évoluons, à laquelle nous participons, et par le comportement de ceux qui prétendent la diriger en notre nom. Le constat, illustré chaque jour, que nous pouvons faire de ce comportement nous conduit à douter de leur capacité à mener à bien la tâche que nous leur avons confiée. Il en résulte que nous avons à chercher d’autres modes de fonctionnement dans lesquels nous nous impliquerions plus directement, plutôt que de donner un blanc- seing , « à l’aveugle », à des personnages que la Constitution nous interdit de contrôler pendant leur mandat. Si nous donnons notre pouvoir à un autre, c’est sous la réserve qu’il n’exécute que la mission précise et limitée que nous lui avons confiée et que nous puissions à tout moment nous assurer qu’il l’exécute selon notre volonté.
La conséquence de cette limitation du pouvoir délégué, de sa primauté locale et non nationale, est la disparition de ceux qui se prévalent du titre ronflant de « représentants du peuple », et qui, de fait, constituent une catégorie bien à part et dont la distance avec ceux dont elle prétend avoir la charge n’a fait que s’accroitre. Aussi bien, nous sommes responsables de l’avoir installée, symbole tragique, dans les palais de la Royauté, de l’avoir fait succomber à la tentation de s’acoquiner aux plus riches et aux plus conservateurs de l’élite financière, économique et intellectuelle. Et ceci, entre autres félonies, et vieille référence à l’empire napoléonien, en acceptant qu’elle conçoive la justice sociale comme une construction condescendante de « bureaux de bienfaisance ».

Ne nous étonnons pas , dans ces conditions, du coup de gueule de Libertad (7)
LE CRIMINEL, C’EST L’ÉLECTEUR ! TU TE PLAINS ; MAIS TU VEUX LE MAINTIEN DU SYSTÈME OÙ TU VÉGÈTES Tu élabores tout et tu ne possèdes rien ? Tout est par toi et tu n’es rien. Tu es l’électeur, le votard, celui qui accepte ce qui est ; celui qui, par le bulletin de vote, sanctionne toutes ses misères ; celui qui, en votant, consacre toutes ses servitudes. Tu es un danger pour nous, hommes libres, pour nous, anarchistes. Tu es un danger à l’égal des tyrans, des maîtres que tu te donnes, que tu nommes, que tu soutiens, que tu nourris, que tu protèges de tes baïonnettes, que tu défends de ta force de brute, que tu exaltes de ton ignorance, que tu légalises par tes bulletins de vote, — et que tu nous imposes par ton imbécillité. [...]Nous autres, las de l’oppression des maîtres que tu nous donnes, las de supporter leur arrogance, las de supporter ta passivité, nous venons t’appeler à la réflexion, à l’action.

Cet appel à la réflexion et à l’action peut-il avoir un écho chez ceux qui, sans servir un dieu ou un gourou, sont tout simplement indifférents . Ils « ne font pas de politique ». « C’est trop compliqué ». « Les voisins vont bien voter, eux ». Ce comportement grégaire,   Zo d’Axa dans « Bêtes sacrées » l’évoque : On ne raisonne pas, on trotte, on suit la mode, On se laisse toujours conduire, influencer,
Et comme tout le monde on agit, c'est commode,
Puis ça ne donne pas la peine de penser... "
« Ils ont voté…et puis après », chantait Léo Ferré.

Pas la peine de penser ! Alors quel stimulus employer pour débloquer la mécanique ? L’actualité des images et des mots ? L’exemple de ces peuples arabes d’Egypte, de Libye, de Tunisie, qui se sont levés contre l’arbitraire et la férocité de leurs gouvernants - que ceux-ci soient des dictateurs ou des produits démocratiques d’un vote - et qui sont convoqués à nouveau par des aspirants à la succession, est-il assez éclairant ? Déjà le résultat du récent vote tunisien démontre sa nocivité. Tombant de  « Charybde en Scylla le peuple « souverain » de Tunisie change de joug.…….une « charia », constitution de la soumission, ne peut que faciliter la tâche du chef». La « Justice » du Dieu de la résignation et de ses sbires va remplacer celle d’un tyran qui exerçait son autorité criminelle à titre personnel. L’avantage des futurs dirigeants de la Lybie ou de la Tunisie, c’est qu’ils pourront se dédouaner plus aisément de leurs méfaits puisque ces derniers ne peuvent être inspirés que par Dieu. « Islam », traduisait Proudhon, signifie « Résignez-vous ». Triste et dérisoire épilogue d’un « printemps des peuples. Un espoir de révolution, qui n’accoucha même pas d’une « sourate », Il ne faudrait pas qu’un jour on dise : il ne « charia » que la servitude !

DEMOCRATIE ?  Qu’est ce ?

Un bulletin de vote ?

Pour ceux qui tiennent les rênes de l’Etat et leurs acolytes, la démocratie est une formalité. Le bulletin de vote une fois déposé, la démocratie règne. Le peuple a librement fait son choix de ceux qui sauront le conduire : il n’a plus à intervenir ; il attendra la prochaine « consultation » pour agir. Pendant ce temps (3,5,7 ans) ses critiques à l’encontre de ceux qui, selon lui, ne respectent pas leur parole et agissent à l’inverse de la délégation du pouvoir qu’ils ont reçus, seront sans effet. «  Cause toujours… », dit la Constitution, et patiente quelques années pour choisir, en toute « confiance » un autre « spécialiste ».

Alors, si tu ne peux renvoyer celui qui t’a trahi, il ne reste qu’à éviter de participer à une sorte de contrat « léonin » fondé sur l’inégalité des contractants. L’électeur est donc le « dindon de la farce. Le suffrage, disait Proudhon, est « menteur et charlatan ». En outre le fait de ne pas prendre en compte les idées et propositions de la minorité et de l’éliminer purement et simplement est une injustice. Le droit de majorité, disait-il, est le droit de la force.

Dans ces conditions la véritable action positive de celui à qui on demande de renoncer à son pouvoir et à le distribuer aveuglément à un inconnu est l’abstention ; « Songez à la portée de cet acte », dit Proudhon, « l’abstention, c’est la mise hors la loi »…de ceux qui veulent vous persuader de leur confier un pouvoir qu’ils exerceront contre vous.

La Liberté ?
Si être libre, c’est abandonner tout ou partie de son pouvoir, le vote est un acte
Libératoire ; je suis libéré d’un fardeau, de mes responsabilités, de ma singularité et de ma capacité d’acteur social ; alors, en effet, la liberté, c’est la servitude volontaire, dirait La Boétie. En tant que mécanisme formel, dit de représentation, le suffrage universel n’a donc rien à voir avec la liberté. La « démocratie », dans ces conditions, définie par le vote, n’est pas la liberté. Castoriadis la nommait : « Démocrature ».

La Justice sociale ?
Pour maquiller toutes les injustices, « démocratie »  est un mot à la mode. Il sert aux tenants du pouvoir à justifier leurs comportements, si injustes soient-ils. Ainsi, la « démocratie » dans l’Entreprise consiste à faire croire au salarié qu’il a son mot à dire dans la gestion de sa société et que l’actionnaire, qui lui a dérobé le fruit de son travail, va lui en rendre quelques miettes. On parle alors de « pseudo démocratie » (Le Monde 25 10 11). Mais en existe-t-il une « vraie » ?  Même un éminent philosophe allemand, Habermas, emploie à plusieurs reprises le mot magique pour tenter de justifier la création d’une « vraie gouvernance européenne » pour sortir de la crise financière. Peu importe les effets désastreux pour la majorité des européens de 50 années d’Europe, au Pères fondateurs emblématiques : Un banquier et un politicien conservateur qui voulait être prêtre catholique . (8) .

Les  Mouvements « Indignés » qui, en ces temps orageux, bousculent la planète montrent que la démocratie, qu’elle soit « pseudo » ou « islamiste » (Le Monde 25 10 11), n’a qu’un rapport très éloigné avec la justice, au sens du respect de la dignité humaine et de sa défense. Chaque jour l’actualité politique et sociale est totalement centrée sur la Finance et les banques. Aujourd’hui, l’affolement gagne les milieux politico financiers pour une raison en rapport direct avec la notion de « souveraineté populaire ». Les Grecs sont invités à répondre à la question : « Quelle est la couleur de la corde avec laquelle vous souhaitez être pendus » ? (FR3 22h 30 le 1.11.11). Quel scandale que de faire un pied de nez aux banquiers et à leurs valets politiques qui venaient de prétendre avoir sauvé leurs peuples en se pliant, une fois de plus, aux oukases des financiers mondiaux. Il n’est pas question que la Grèce, symbole créateur de notre civilisation, se mêle de ce qui ne la regarde pas. Le suffrage universel ? D’accord, mais « dans les limites de la loi financière ! L’Etat grec sera bien obligé de faire appel à une nouvelle dictature des « Colonels ». 

Il n’est pas que les Indignés de 2011et l’immense majorité des peuples qui ne supportent plus la dictature des banques et qui condamnent ceux qui, affligeants laquais élus des agences de « Notation financière », ne les « représentent plus : ces « indignés » qui en s’exprimant ainsi veulent les écarter de la gestion de la Société.
Un lecteur du journal « Le Monde » (mardi 1er novembre 2011) cite un président des Etats Unis qui régna entre 1801 et 1809, Thomas Jefferson.
«…  je pense que les institutions bancaires sont plus dangereuses pour nos libertés que des armées entières prêtes au combat. Si le peuple permet, un jour, que des banques privées contrôlent sa monnaie, les banques et toutes les institutions qui fleurissent autour des banques, priveront  les gens de toute possession, d’abord par l’inflation, ensuite par la récession, jusqu’au jour où leurs enfants se réveilleront sans maison et sans toit, sur la terre que leurs parents ont conquis ».
« Démocratie », ce mot valise (de billets de banques) semble prêt pour une nouvelle définition.

Archibald Zurvan  Le 1er novembre 2011.

(1) voir l’article du 6 juillet 2011 intitulé « LA FOIRE DU TRÔNE »
(2) Vaisseau fantôme ou joueur de football hollandais
(3) Entretien à l’Elysée, entre Michel Onfray et Nicolas Sarkosy dans la revue  « Philosophie Magazine » N° 8 d’avril 2007
(4) Terra Nova et les Gracques sont deux réservoirs d’idées (Think tank) au service du parti socialiste.
(5) Présent funeste, cette tunique empoisonnée colla à la peau d’Hercule et causa sa mort.
(6) Matthieu Pigasse, actionnaire du journal « Le Monde », Ancien fonctionnaire au Ministère des finances, chargé de la Dette et de la Trésorerie de la France. Ancien directeur de cabinet de Fabius et de Strauss Kahn. Ex directeur général délégué de la banque Lazard frères, administrateur des Casinos (maisons de jeux) du groupe Lucien Barrière.
(7) Libertad Albert,  « L’Anarchie N° 47, 1er mars 1906
(8) Jurgen Habermas : « Rendre l’Europe plus démocratique » (Le Monde 26 10 11). Les admirables pères : Jean Monnet, Robert Schumann.