dimanche 27 janvier 2008

ACTUEL MARX

LA MORALE DE KARL MARX


Guerre de 1870 :

Chargé par l’Association Internationale des Travailleurs de rédiger et de diffuser un Manifeste contre la Guerre , destiné aux classes ouvrières de France, d’Allemagne, d’Angleterre et des Etats Unis,
Marx, le 20 juillet 1870 écrit à Engels (1):

« ..Je t’envoie « Le Réveil » ; tu y verras l’article du vieux Delescluse ; c’est du plus pur chauvinisme. La France est le seul pays de l’Idée….. ( c’est à dire de l’idée qu’elle se fait d’elle même…) . Les français ont besoin d’être rossés. Si les Prussiens sont victorieux, la centralisation du pouvoir de l’Etat sera utile à la centralisation de la classe ouvrière allemande. La prépondérance allemande, en outre, transportera le centre de gravité du mouvement ouvrier européen de France en Allemagne.. »

Marx ajoute :
« ..La prépondérance, sur le théâtre du Monde du prolétariat allemand sur le prolétariat français serait en même temps la prépondérance de notre théorie sur celle de Proudhon. »

Le « réalisme » des deux compères s’accorde bien , la fin justifiant les moyens, au souhait qu’ils font de la victoire de Bismarck. Engels réplique à Marx le 31 juillet (2) :

« Ma confiance dans la force militaire croit chaque jour. C’est nous qui avons gagné la première bataille sérieuse…il serait absurde de faire de l’ anti- Bismarckisme notre seul principe directeur. Bismarck, en ce moment, comme en 1866, travaille pour nous, à sa façon… »

Auparavant, le 27 juillet 1869, (3) Marx, craignant que Bakounine ne le supplante dans la direction du Mouvement ouvrier international, écrit à Engels :
« Ce russe, cela est clair, veut devenir le dictateur du Mouvement ouvrier européen. Qu’il prenne garde à lui. Sinon, il sera officiellement excommunié. »

Et Engels lui répond : « Si ce maudit russe cherche réellement à se placer, il est grand temps de le mettre hors d’état de nuire. »


PROUDHON ET MARX

Proudhon était mort cinq années plus tôt, en 1865. Mais ses idées et sa morale (il l’appelait sa Justice) inspiraient l’idéal et l’action du mouvement ouvrier , en France et au delà. Marx ne pouvait le supporter. Vingt années plis tôt, Marx avait tenté de circonvenir Proudhon en lui proposant d’être « son » correspondant français dans l’organisation internationale des travailleurs dont il se considérait comme le chef. Dans un post-scriptum, Marx mettait déjà en lumière sa morale. .En concurrence avec un groupe de penseurs allemands
réfugiés à Paris, il n’hésitait pas à faire dans la délation .

Il écrit (4): :
« Je vous dénonce ici Monsieur Grun à Paris. Cet homme n’est qu’un chevalier d’industrie littéraire, une espèce de charlatan qui voudrait faire le commerce d’idées modernes. Il tache de cacher son ignorance sous des phrases pompeuses et arrogantes mais il n’est parvenu qu’à se rendre ridicule par son galimatias . De plus cet homme est dangereux ; Il abuse de la connaissance qu’il a établie avec des auteurs de renom grâce à son impertinence, pour s’en faire un piédestal et les compromettre ainsi vis à vis du public allemand. Dans son livre sur les socialistes français, il ose s’appeler le professeur de Proudhon et prétend lui avoir dévoilé les axiomes importants de la science allemande, et blague sur ses écrits. Gardez vous de ce parasite. Peut être vous parlerais je plus tard de cet individu. ».


La réponse de Proudhon sur ce point, devant le comportement de dénonciateur calomnieux de Marx, est pleine d’ironie doucereuse sous laquelle se cache une sévère leçon de morale.
Il écrit : (5)
« je regrette sincèrement les petites divisions, qui, à ce qu’il paraît existent déjà dans le socialisme allemand, et dont vos plaintes contre Monsieur Grun m’offrent la preuve. Je crains bien que vous ayez vu cet écrivain sous un jour faux. J’en appelle, mon cher monsieur Marx, à votre sens rassis……….Ce que je sais et que j’estime…, c’est que je dois à Monsieur Grun ainsi qu’à mon ami Ewerbeck la connaissance que j’ai de vos écrits, mon cher monsieur Marx… Enfin Grunb et Ewerbeck travaillent à entretenir le feu sacré chez les allemands qui résident à Paris, et la déférence qu’ont pour ces Messieurs, les ouvriers qui les consultent me semble un sur garant de la droiture de leurs intentions. Je vous verrais, avec plaisir, mon cher monsieur Marx, revenir d’un jugement produit par un instant d’irritation ; car vous étiez en colère lorsque vous m’avez écrit.
Grun m’a témoigné le désir de traduire mon livre actuel ; j’ai compris que cette traduction, précédant tout autre, lui procurerait quelque secours ; je vous serais donc obligé, ainsi qu’à vos amis, non pas pour moi mais pour lui, de lui prêter assistance dans cette occasion, en contribuant à la vente d’un écrit qui pourrait sans doute, avec votre secours, lui donner plus de profit qu’à moi. Si vous vouliez me donner l’assurance de votre concours, mon cher monsieur Marx, j’enverrais incessamment mes épreuves à monsieur Grun, et je crois, nonobstant vos griefs personnels, dont je ne veux pas me constituer le juge, que cette conduite nous ferait honneur à tous…. »

Mais avant de donner cette leçon de morale à Marx, Proudhon avait souligné l’outrecuidance qu’il y avait de la part de Marx à fixer, sous son contrôle, les éléments d’une « Economie socialiste » encore balbutiante. Il écrit en réponse à Marx, dans cette même lettre du 17 mai 1846 :

« …D’abord, quoique mes idées en fait d’organisation et de réalisation soient en ce moment, tout à fait arrêtées, au moins pour ce qui regarde les principes, je crois qu’il est de mon devoir, qu’il est du devoir de tout socialiste, de conserver pour quelque temps encore la forme antique où dubitative. En un mot, je fais profession, avec le public d’un anti- dogmatisme économique presque absolu.. Cherchons ensemble, si vous voulez, les lois de la Société, le mode dont ces lois se réalisent, le progrès suivant lequel nous parvenons à les découvrir ; mais, pour Dieu, après avoir démoli tous les dogmatismes a priori, ne songeons pas, à notre tour, à endoctriner le peuple. Ne tombons pas dans la contradiction de votre compatriote Martin Luther, qui après avoir renversé la théologie catholique, se mit aussitôt, à grands renforts d’excommunications et d’anathèmes à fonder une théologie protestante. Depuis trois siècles l’Allemagne n’est occupée que de détruire le replâtrage de M Luther ; Ne taillons pas au genre humain une nouvelle besogne par de nouveaux gâchis….Faisons nous une bonne et loyale polémique ; donnons au Monde l’exemple d’une tolérance savante et prévoyante, mais parce que nous sommes à la tête du mouvement, ne nous faisons pas les chefs d’une nouvelle religion ; cette religion fut elle la religion de la logique, la religion de la raison. Accueillons, encourageons toutes les protestations ; flétrissons toutes les exclusions, tous les mysticismes ; ne regardons jamais une question comme épuisée, et quand nous aurons usé jusqu’à notre dernier argument, recommençons s’il faut, avec plaisir dans votre association, sinon, Non……. »



Commentaire :

Si j’ai choisi de revenir sur cet échange entre deux « pères fondateurs », l’un du Socialisme autoritaire, l’autre du Socialisme libertaire et plus exactement de l’Anarchie et du Fédéralisme anarchiste , c’est que cette correspondance illustre l’opposition radicale qui existe entre les deux visions d’une Société plus juste, d’une morale servant de fondement à l’action , d’une philosophie du Pouvoir et de l’Individu.
Certes, il s’agit aussi d’une rivalité entre deux hommes à forte personnalité, conscients de leur influence dans le Mouvement ouvrier de l’époque, mais , même si la forme des deux lettres échangées est « diplomatique », il ne peut y avoir de « compromis », de « petits arrangements » sur le fond.

Et la controverse engagée alors est toujours aujourd’hui, illustrée par 150 années d’Histoire, au centre des réflexions sur ce que pourrait être une organisation de la Société et de l’Economie sortant du Capitalisme oppressif des organisations gigantesques des Multinationale de la finance , de la production et du commerce et mettant hors d’état de nuire les oligarchies militaro étatiques à leur service , qui imposent aux populations du Monde comme une fatalité irréversible leur loi de la jungle .


Quelles oppositions radicales peut on déceler dans ces deux missives, oppositions toujours actuelles.


1 Faire nombre.

Marx propose à Proudhon d’être son « correspondant » sans expliciter aucun des éléments de sa vision du Socialisme, comme si l’affaire allait de soi. Il ne semble préoccupé que de l’aspect « recrutement » pour la diffusion de ses idées, l’ « endoctrinement », et l’accroissement du nombre d’adhérents à son Association.

Proudhon lui répond qu’avant de se lancer dans la propagande et la recherche d’adhérents, il faut un sérieux travail de préparation quant à ce qu’on entend par « Socialisme » ; Dans ce but toutes les propositions doivent être acceptées, passées au crible de la critique , y compris dans le cadre d’une « polémique franche et loyale »

Ce souci de faire du chiffre, de jouer les sergents recruteurs sans se préoccuper de pédagogie, de faire nombre en jouant sur « l’autorité d’entraînement » et le mimétisme communautaire est évidemment à l’opposé des valeurs de l’Anarchie proudhonienne, pour laquelle l’individu , être social engagé dans les relations solidaires de production et d’échange dans la collectivité, (la force collective) est prééminent.

2 Le Dogmatisme

Ce souci de Proudhon de ne pas se lancer à l’aveugle dans une aventure de type religieux, de ne pas vouloir imposer un nouveau « dogme » en lieu et place du dogme de la « féodalité industrielle et mercantile » , alors que ni lui ni Marx ne peuvent prétendre détenir la vérité en ce domaine comme en tout autre, confirme le respect qu’il porte à l’individu en tant que tel. Nous n’allons pas faire de petits soldats. Nous n’allons pas jouer les porte drapeaux d’une nouvelle religion. L’exemple de Luther est éclairant. Après avoir soulevé les paysans allemands contre leurs oppresseurs féodaux en promettant la liberté « protestante » contre la « servitude catholique », Luther , soucieux de rester du coté de la hiérarchie sociale et des privilèges du pouvoir, les fit massacrer..


Qui, encore aujourd’hui, après Marx, Lénine, Staline (le « petit père du peuple » a toujours son culte en Russie capitaliste) , Trotski, Mao et consorts pourrait nier que Marx n’ a malheureusement fait que donner naissance à une véritable religion, avec tous ses attributs : catéchisme, ligne politique, dénonciations, excommunications, élimination des opposants « hérétiques », confessions publiques de ses péchés avant la mise à mort..


Et, suprême « attentat contre le cerveau » , dirait Blanqui, ce dogme marxiste a porté le drapeau de la logique , de la raison.


Le comportement au quotidien

Quand on lit , dans la lettre de Marx, les propos qu’il tient pour dénoncer son compatriote Grùn réfugié à Paris et en relation avec Proudhon, on est édifié sur la pratique « marxienne » au quotidien dans les relations d’individu à individu. La délation n’est qu’un moyen « réaliste » pour aboutir à ses fins. …
« C’est un dangereux parasite… et pour tenter de provoquer l’orgueil de l’interlocuteur : « …Il se prétend votre professeur.. ; »

De même, Bismarck est notre allié « objectif » pour « écraser ces maudits ouvriers de la Commune de Paris, et ainsi donner toute sa force à notre « dogme » socialiste contre les néfastes influences de la pensée de Proudhon.
Il faut mettre Bakounine « hors d’état de nuire » , lui qui prétend remplacer le « Prophète » du Socialisme , Marx. Et d’abord on prononcera son « excommunication ».

La encore, aujourd’hui, ce comportement indigne, contraire à toute morale humaine, est le lot de ceux qui se réfèrent à Marx et au marxisme. Ceux qui ont fait repentance ( 6 ), après la chute de l’URSS sont les plus actifs en ce domaine . Avides de reconnaissance de la part de leurs nouveaux maîtres et des avantages qui en découlent, ils endossent avec gloriole l’uniforme du renégat compétitif . Quant à ceux qui veulent garder leur foi marxienne et, criant à la trahison de leur prophète, tentent d’ »actualiser » sa morale, ils ont l’excuse d’avoir à rendre des comptes à Satan, puisqu’ils l’ont appelé à l’aide : « Errare humanum est, Perseverare diabolicum ». Mais dans les deux cas leur comportement au quotidien, dans leurs relations avec les autres, est demeuré fidèle à la morale de Marx



Notes :
(1) Edouard Dolléans : « Histoire du Mouvement Ouvrier » Tome 1 page 357
(2) Edouard Dolléans. Opus cité Tome 1 page 358
(3) Edouard Dolléans Opus cité Tome 1 page 359
(4) Pierre Haubtmann « Pierre Joseph Proudhon ». Sa vie et sa Pensée . 1809 – 1849. pages 622, 623 Editeur : Beauchesne Paris
(5) Pierre Haubtmann Opus cité pages 626 627
(6) Spinoza. « l’Ethique » ; La repentance est le redoublement de la faute…

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